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Un sursaut citoyen contre le viol en Inde

L’émotion soulevée par le viol meurtrier survenu le 16 décembre 2012, dans un bus de New Delhi, mettra du temps à retomber. Car si ce viol a marqué l’Inde, c’est à la fois par sa sauvagerie – la victime a été violée et torturée pendant trois quarts d’heure par six hommes ivres et est morte de ses blessures – mais aussi parce qu’il a touché un symbole de l’Inde émergente, une étudiante de 23 ans, issue d’une famille paysanne modeste, venue étudier dans la capitale indienne.


Publié le 7 janvier 2013 par Égalité
 
Le viol reste, encore aujourd’hui, fondamentalement lié à l’infériorité des femmes, dans une culture patriarcale qui se manifeste surtout dans la partie nord-ouest du pays, celle qui inclut la capitale New Delhi, mais qui constitue aussi la foeticide belt, la zone qui élimine le plus les fœtus féminins.
Les agressions sexuelles s’inscrivent aussi souvent dans un contexte de domination des castes supérieures sur les basses castes. Dans les campagnes, elles sont ainsi souvent perpétrées par des hommes de haute caste sur des femmes intouchables, qui subissent toute leur vie une double infériorité : être femme et intouchable.
 
Une forte augmentation des viols 
 
De ces crimes, la société indienne s’est longtemps accommodée en silence. Mais si la société indienne se révolte aujourd’hui, c’est parce que les viols augmentent - ils ont plus que doublé entre 1990 et 2008 dans le pays et un cas est signalé toutes les 20 minutes – mais surtout, parce qu’ils touchent maintenant la classe moyenne urbaine. Ce qui rend les viols plus visibles des médias.
Mais les victimes peinent toujours à obtenir justice. Celles qui portent plainte se heurtent souvent au mépris et aux questions goguenardes des policiers, et à des procédures longues qui n’aboutissent pas toujours à des condamnations. En 2012 à New Delhi, sur 754 hommes accusés dans 635 cas de viols relevés entre janvier et novembre, un seul a été condamné (1). Si bien que beaucoup se taisent, parfois sous la pression des violeurs : en réalité, seul un cas de viol sur 10 serait enregistré.
Autre signe de cette tolérance : selon une association indienne, 260 politiciens poursuivis pour agressions sexuelles ont été candidats aux élections ces cinq dernières années. Une pétition vient d’ailleurs d’être lancée pour réclamer leur suspension.
Mais outre le viol, les violences conjugales sont fréquentes en Inde (elles toucheraient la moitié des Indiennes, selon  l’International Center for Research on Women (2), et quelque 7.000 crimes liés à la dot s’y s’ajoutent chaque année, chiffre qui, comme les viols, ne concerne que les cas enregistrés.
Dans la société indienne, ce viol a donc agi comme une catharsis : il a permis l’examen de conscience d’un pays en pleine transformation, mais qui ne parvient pas à guérir d’une maladie longtemps négligée, les violences à l’égard des femmes.
 
Le surnombre d’hommes en Inde a-t-il favorisé la hausse des viols ?

Un des aspects les plus ancrés de la discrimination envers les femmes en Inde est la préférence pour les garçons. Les parents, surtout dans la classe moyenne, privilégient en effet les naissances de garçons, qui perpétuent le nom et le patrimoine familial, et tendent à éviter celles de filles, celles-ci étant jugées inférieures et obligeant à dépenser, pour leur mariage, une dot qui peut endetter la famille pour toute une vie.
Mais trente ans d’avortements sélectifs en Inde ont creusé un déficit de femmes visible dans tout le pays, surtout dans la région du nord-ouest, surnommée la foeticide belt parce qu’elle est celle qui élimine le plus les fœtus féminins. Le Punjab par exemple, ne compte plus que 89 femmes pour 100 hommes et le Haryana 87 femmes pour 100 hommes. De même, dans la capitale New Delhi, le ratio est de 86/100, dans le Rajasthan de 92/100 et dans le Gujarat de 91/100.
Pour la jeune génération, ce déficit rend évidemment plus complexe la recherche d’épouses et multiplie les cas de célibat forcé. Il entraîne aussi des trafics d’épouses, de jeunes femmes étant achetées par des trafiquants à des familles pauvres pour être vendues à des célibataires.
Mais ce déficit entraîne-t-il aussi une recrudescence des viols ? La question est souvent évoquée en Inde, sans trouver de réponse définitive, car le lien n’a pas été scientifiquement étudié. Mais il serait étonnant que le surnombre d’hommes dans ces régions soit totalement étranger au nombre d’agressions. En tout cas, sur place, les habitant-e-s font clairement le lien. Les familles ne laissent ainsi plus les filles se rendre seules à l’école ou aux champs, et les médecins des dispensaires de village ne comptent plus les viols collectifs commis par de jeunes célibataires qui ne trouvent pas d’épouses.
 Changer les mentalités
 
Le seul espoir qui en est sorti, est au fond, qu’une génération s’est levée pour dire « non ». C’est une génération jeune, active, émancipée, financièrement autonome et qui veut pouvoir assumer sa modernité sans craindre de sortir le soir dans les villes.Cette génération a intégré l’égalité filles-garçons dans les études et le travail (les manifestations ont d’ailleurs rassemblé autant d’hommes que de femmes) et elle rejette aujourd’hui ce vieil héritage patriarcal, face sombre de la société indienne.
Pour répondre à sa colère, il faudra bien sûr faire évoluer la police et les lois, et améliorer la sécurité. Mais faudra aller bien au-delà. En réalité, c’est la mentalité de toute une société qu’il faut changer. A commencer par des discriminations de plusieurs siècles, qu’il faut combattre dès la naissance, dès l’école. Et il faudra aussi aider des associations féministes qui prêchent depuis trop longtemps dans le désert. Ce changement d’ensemble prendra du temps : l’évolution des sociétés est toujours lente, et dans un contexte différent, les pays occidentaux ne sont pas parvenus, eux non plus, à éliminer tous leurs stéréotypes, et encore moins le viol (3).
Mais il faut y travailler d’urgence. Et plus largement, repenser aussi le développement économique inégalitaire de l’Inde. Car si celui-ci est une chance historique pour ce pays, il ne s’est traduit jusqu’à présent que par l’amélioration des conditions de vie d’une minorité, et il n’a pas changé le statut de la majorité des femmes. Il devra donc, désormais, donner une chance à tous, femmes  et hommes, hautes et bases castes, ruraux et urbains. L’histoire de l’Inde doit désormais aller dans le sens de plus d’égalité, de progrès social et d’émancipation pour tous et toutes.
 
Bénédicte Manier, journaliste, auteure
Bénédicte Manier. “Quand les femmes auront disparu. L’élimination des filles en Inde et en Asie” . La Découverte, 200 p. 2008.
 
1  The Indian Express, « One conviction out of 635 rape cases in Delhi this year », New Delhi, 30 décembre 2012. www.indianexpress.com/news/one-conviction-out-of-635-rape-cases-in-delhi-this-year/1052106/
2  http://www.icrw.org/files/publications/Domestic-Violence-in-India-3-A-Summary-Report-of-a-Multi-Site-Household-Survey.pdf
3  En France, plus de 75.000 femmes et presque autant d’enfants en sont encore victimes chaque année – soit un viol toutes les huit minutes- et des campagnes doivent encore y être organisées pour que les victimes osent parler et que « la honte change de camp ». Voir notamment: “Je déclare avoir été violée” : l’Obs  lance le manifeste des 313.

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